CHRONIQUES

TRIBUNE DU VENDREDI N°112 : Le rôle des guides religieux dans la cohésion nationale

today24 mars 2023 139 2

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Les rôle des guides religieux dans la cohésion nationale

Les guides religieux occupent une place très importante dans la société sénégalaise en ce sens qu’ils jouent le rôle de régulateurs sociaux garants de la paix, de la stabilité et de la cohésion nationales. S’il est en ainsi, c’est parce que la société sénégalaise était restée pendant très longtemps ancrée dans ses croyances ancestrales païennes jusqu’à ce que des hommes bons suffisamment abreuvés à la lumière du « tawhiid » lui ait apporté la Vérité à savoir l’Islam.

Ces guides très déterminés leur ont permis de quitter les ténèbres de la « jaahiliyya » pour se laisser enivrer par le bonheur de la croyance dans le seul Dieu qui existe réellement et l’unique qui mérite d’être adoré. Pour consolider et pérenniser la foi de ces nouveaux adhérents à l’Islam, ces guides ont utilisé deux moyens très efficaces. Ils ont d’abord mis en place des foyers respectifs qui, en réalité, sont des écoles à travers lesquelles leurs idéologies et leurs modèles spécifiques de tarbiya (éducation spirituelle) sont dispensées à leurs fidèles respectifs. Ensuite, ils formèrent une première vague de disciples (les premiers venus, en l’occurrence) qui, après avoir assimilé l’enseignement et le modèle éducatif de leurs guides respectifs ont été élevés à la dignité de « muhaddam » (fondés de pouvoir) chargés expressément de parcourir la Terre à la recherche de personnes à guider sur le droit chemin ; de nouveaux disciples en d’autres termes.

C’est ainsi que les différents foyers religieux du pays ont connu une expansion rapide à travers le territoire national voire au-delà. Parmi ces guides nous pouvons citer le grand Cheikh Oumar Al Foutiyou qui a propagé l’idéologie de la Tariqa Tidjane en Afrique-Subsaharienne, le saint-maitre Seydina Limamou Lahi Al Mahdi (asws) fondateur de la communauté Ahloulahi, le Cheikh Amary Ndack Seck fondateur de la Khadra Tidjane de Thianaba, le Cheikh Abdoulaye Niasse fondateur de la Voie Tidjanes des Niassènes, les guides de la Tariqa Khadr Cheikh Sadbouh Aidara de Nimzatt et Cheikh Bouh Mouhamed Kounta fondateur de la voie de Ndiassane ainsi que le Cheikh Ahmadou Bamba fondateur de la communauté Mouride et tant d’autres.

À leur suite, leur héritage a été soigneusement perpétué par leurs descendants et mouhaddam respectifs qui ont pendant près d’un siècle tenu le flambeau et rendu plus ardent encore la flamme de la foi qu’ils avaient allumée à l’origine.

Si, aujourd’hui, l’Islam a pu s’implanter et prospérer sur toute l’étendue du territoire national en réunissant 95% de la population sénégalaise, c’est grâce aux nombreux efforts et à l’abnégation de ces guides religieux et de leurs successeurs respectifs dont la piété et les valeurs morales irréprochables ont servi de magnétisme pour attirer les masses auprès d’eux. Parmi leurs illustres successeurs dans la mission il y a Seydina Issa Rohoulahi (premier Khalif des Ahloulahi), Serigne Babacar Sy (premier Khalif de Tivaouane), Cheikh Modou Moustapha Mbacké (premier Khalif de Touba), Cheikh Ibrahima Niass (guide de la Fayda Tidjane), etc.

Toutefois, l’actualité de ces derniers jours est marquée par des attaques répétées et de plus en plus virulentes orchestrées à l’encontre de leurs héritiers-représentants actuels par de nombreux jeunes aveuglés ou surmotivés tout simplement par un désir ardent de changement du « système » suivant leur jargon ; une quête de révolution plutôt. En effet, depuis que le grand « jihad politique » sur fond de volonté « d’améliorer les conditions de vie des populations » est lancé par le leader charismatique de « Pasteef » Ousmane Sonko à l’endroit du Président de la République M. Macky Sall, le premier cité est en proie à toutes sortes de bisbilles avec l’appareil judiciaire.

Coïncidence ou pur hasard ?

Ses fidèles militants préfèrent l’inscrire tout naturellement, à tort ou à raison, sur le compte d’une justice instrumentalisée par son protagoniste de l’exécutif. Et dans cette situation qu’ils considèrent comme de l’acharnement injustifié sur la personne de leur « messie » Sonko, ces milliers de jeunes ne peuvent accepter le silence « coupable » (à leurs yeux) des guides religieux à la tête des confréries religieuses du pays. Ils n’hésitent alors jamais à prendre la parole pour dénoncer ce qu’ils qualifient de complicité avec Macky Sall et son gouvernement. Il s’y ajoute que les sorties plus ou moins maladroites et les prises de position plutôt malencontreuses de certains descendants de ces illustres figures de l’Islam confortent cette jeunesse très engagée pour le changement dans sa croyance qu’il y a collusion entre les religieux d’aujourd’hui et l’exécutif.

Face à cette situation, il serait très important de revisiter le rôle des chefs religieux pour voir ensemble si le pacte les liant avec le commun des disciples est toujours respecté ou pas. Les pouvoirs temporels et spirituels ont toujours cohabité dans ce pays comme dans un système interdépendant. Les détenteurs du pouvoir temporel ont, même si ce n’est pas toujours le cas, souvent consulté les guides religieux sur certaines questions importantes et même tiré profit de leurs relations avec eux pour gagner le suffrage de leurs fidèles respectifs. Les différents guides religieux ont aussi toujours eu à donner leur avis dans la gestion des affaires publiques et ont profité de leur proximité avec les gouvernants pour faire bénéficier à leurs fiefs et à leurs communautés respectives de faveurs publiques (érection de routes, construction de forages, d’écoles, de postes de santé, acquisition de machines agricoles, emplois, bourses d’étude, etc.).

À titre d’exemple, Seydina Issa Rohoulahi (as) avait demandé aux autorités coloniales de construire une route pour relier le village de Cambérène à la route nationale afin de permettre aux agriculteurs et pêcheurs du village d’acheminer plus facilement leurs produits en ville. Il avait aussi fait en sorte que des étals du marché Kermel soient attribués aux braves femmes de Cambérène parmi lesquelles notre arrière-grand-mère maternelle Aitassène Samba, et celles de la zone des Niayes en général pour leur permettre d’écouler leurs légumes et fruits en ville.

Toujours dans cette même veine, on peut rappeler le grand rôle de Serigne Modou Moustapha qui, profitant du passage de la ligne ferroviaire DAKAR-NIGER à Diourbel, a su négocier avec les autorités coloniales pour que 50 km de rail soient installés afin de relier la ville sainte de Touba à ce réseau. Et même si ce premier Khalif des Mourides et sa communauté ont supporté une grande partie des charges aussi, force est de reconnaitre que la ligne Diourbel-Touba a largement facilité le transport du matériel destiné au chantier de la Mosquée de Touba et le développement de la ville sainte.

Il convient aussi de préciser que ces guides n’ont jamais manqué de parler aux autorités pour apaiser la situation politique ou faire la médiation afin de réconcilier quelques politiciens en conflit avec les gouvernants. À titre d’exemple, Baye Seydi Thiaw Lahi (troisième Khalif des Layènes) très soucieux des intérêts de notre religion et des difficultés du monde rural, avait offert son soutien au Président Abdou Diouf à une condition : que celui-ci s’engageât à défendre l’Islam et la cause paysanne.

On peut aussi citer la grande médiation qu’avait initiée Seydina Mame Alassane Lahi, alors tout nouveau Khalif des Ahloulahi, à la suite des résultats controversés des élections de 1988. Il avait su convaincre le célèbre opposant de l’époque Me Abdoulaye Wade, le Pape du Sopi d’être encore patient et l’avait dissuadé d’appeler le peuple à descendre dans la rue et créer ainsi l’instabilité dans le pays. Au même moment, le sage de Tivaouane El Hadji Abdoul Aziz Dabakh avait entrepris la même démarche auprès du président de l’époque Abdou Diouf pour apaiser les tensions avec son plus grand opposant de l’époque.

On peut aussi citer le cas de l’ancien premier ministre Idrissa Seck quand il entra en confit avec son ancien mentor, le Président Abdoulaye Wade et que Serigne Abdoul Aziz Sy Al Amine a pris son bâton de pèlerin pour assurer la médiation entre les deux. Et dans la communauté Ahloulahi, aucune consigne de vote en faveur de quelque candidat que ce soit n’a jamais été donnée aux fidèles ; et ce, de Seydina Issa Rohoulahi (premier Khalif) à Seydina Mouhamadoul Makhtar Lahi (actuel Khalif).

Ils ont toujours été équidistants à l’endroit de toutes les chapelles politiques car ayant très tôt su faire la part des choses entre leur propre personne et la charge de la responsabilité qu’ils occupent. Aujourd’hui, c’est encore ce même rôle que jouent la plupart des guides à la tête des grandes familles religieuses du pays. N’oublions pas que plusieurs fois et même avant que toute cette situation n’empire ils ont publiquement sollicité de la part du Président Macky qu’il fasse des efforts pour améliorer les conditions de vie des populations et de faire preuve de clémence envers ses opposants. Ils ont aussi plusieurs fois conseillé aux leaders de l’opposition d’éviter d’inviter la jeunesse à descendre dans la rue au risque de détruire ce qui appartient à tous ou les biens d’autrui.

Si maintenant, leurs conseils n’ont été suivis par aucune des parties que doivent-ils faire de plus ? L’une d’elle semble aspirer à un autre mandat et l’autre s’y oppose sans condition. Un début de solution pourrait alors être de mettre en place un cadre regroupant les représentants de chacun des Khalifs des grandes familles pour faire la médiation entre les deux parties en conflit. Nous profitons de l’opportunité que nous offre cette tribune pour rappeler une partie importante des enseignements du saint-maitre Seydina Limamou Lahi (asws), d’abord sur le devoir des fidèles envers les guides : « Être disponible, à l’égard des chefs religieux, c’est les aimer, suivre leurs conseils, les aider dans les activités qui concernent la religion, et conseiller aux hommes d’adopter la même attitude à leur égard. » (extrait sermon 1).

Concernant les chefs religieux, le saint-maitre (asws) leur enseignait : « Sachez qu’il y a des circonstances dans lesquelles vous devez agir avec ferveur sans aucune négligence. Je vous recommande d’être indulgent à l’égard des fidèles sur certains manquements et d’étendre votre couverture d’indulgence à tous les musulmans. Méfiez-vous de ce qui peut en vos cœurs engendrer la haine et l’inimitié. Soyez constamment en train de tisser de bonnes relations entre vous et d’extirper tout ce qui peut engendrer dans le cœur des uns l’inimitié à l’égard des autres. Si le feu s’allume parmi vous, dépêchez-vous de l’éteindre et que votre action en cela ne soit faite que dans le but d’obtenir l’agrément de Dieu. Que rien d’autre ne s’ajoute à ce but. Si vous voyez quelqu’un chercher à installer la brouille parmi les musulmans, empêchez-le, ramenez-le à la raison calmement avec des paroles douces. Je vous recommande d’intervenir auprès des fidèles avec douceur en leur facilitant les choses. Évitez de provoquer leur éloignement et éviter d’être trop rigide, dans tout ce que vous conseillez ou interdisez par obéissance à Dieu ou pour le bien-être des fidèles… » (extrait sermon 6).

Par Chérif Alassane Lahi Diop « Sibt Sâhibou Zamâne », Analyste politique et économique, Expert en Commerce et Management des Affaires Internationales, Secrétaire Général de Vision 129.

Écrit par: soodaan3

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